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Hommage à Ndugu Chancler (1952-2018)

Cher Ndugu,

Ta disparition à l’âge de 65 ans va nous laisser un grand vide mais nous aurons à cœur de ne pas t’oublier car ton art est immortel. Nous n’avons pas fini d’écouter ton groove tellement tu auras laissé ton empreinte à coup de baguettes et de grosse caisse dans l’histoire de la musique.

Il est vrai que cela ne peut pas être une coïncidence que tu fus l’un des batteurs les plus demandés en studio tant les professionnels ont pu apprécier ton talent. A ce propos, je garde en mémoire les mots de Bruce Swedien à ton sujet, lors de la projection du documentaire « King Of Sound » au mois de novembre dernier : « Le batteur que nous avons choisi était Leon Chancler, plus connu sous le nom de Ndugu dans le milieu. Un incroyable batteur, au son puissant et au groove infini ! »

Une riche discographie qui souligne ta polyvalence dans la soul, la funk et le jazz t’amenant à collaborer avec divers artistes comme George Duke, John Lee Hooker et Santana, sans oublier Quincy Jones. Le riche univers musical de ce dernier t’a également conduit à croiser les chemins de gens comme James Ingram ou Franck Sinatra, mais ne m’en veux pas de retenir surtout tes collaborations avec Michael Jackson. Loin de moi l’idée de vouloir occulter ces autres travaux, mais j’espère que tu avais ressenti toute l’affection que je porte à l’univers musical du leader des Jackson 5.

J’ai tellement scruté les livrets des albums du Roi de la Pop depuis l’enfance que je ne pouvais ignorer ton existence. Au sujet de Thriller, l’indisponibilité de John JR Robinson, le batteur de « Off The Wall », avait permis ta présence sur l’album le plus vendu de tous les temps, Quincy te demandant de participer aux titres Soul/Funk tandis que Jeff Porcaro complétait la track-list avec des compositions Pop/Rock et d’autres ballades. Je réalise alors que les deux batteurs de cet album mythique ne sont plus, maintenant que tu as rejoint celui de Toto, disparu en 1992.

Nous pouvons donc t’écouter sur « Hot Street » et « Baby Be Mine », les deux premières chansons des sessions de l’album même si la première est restée au stade de démo non retenue pour cet opus. Bien évidemment, je ne vais pas vouloir refaire l’HIStoire : qui serais-je pour oser contester les choix d’un album parfait ?

« Pretty Young Thing » et « Thriller » s’ajoutent à cette liste et au sujet de la chanson-titre du disque, je fais davantage confiance à tes confidences qu’au livret qui ne mentionne même pas ta présence. Ton anecdote sur ta prestation lors de l’introduction de cette oeuvre me l’a faite redécouvrir malgré les milliers d’écoutes précédentes. De quoi accentuer ma peine de savoir que tu ne nous raconteras plus tes souvenirs en studio alors que tout cela est si passionnant.

« Pro Tools n’existait pas et nous ne pouvions pas déplacer les sons : il fallait que tout soit uniforme et synchro avec la boîte à rythmes. Je vais vous donner un truc, si vous voulez entendre la batterie seule : écoutez bien l’intro de « Thriller ». Il y a deux mesures qui sont jouées uniquement par ma batterie sans la boîte à rythmes. Le contraste de son est clair. Ensuite, il y a deux autres mesures ensemble et individuellement. »

Sans oublier le mythique « Billie Jean » : dire que la majorité de la planète s’est déchainée sur les pistes de danse avec cette chanson! Dès sa conception, tu as ressenti quelque chose de spécial en elle, comme tu me l’avais raconté. C’était tellement touchant à entendre :

« J’ai vraiment le sentiment de faire partie de l’histoire. Je suis heureux d’être associé à l’une des plus grandes chansons de pop de l’histoire de la musique. Le soir où nous avons enregistré « Billie Jean », c’était l’anniversaire de mon épouse de l’époque et il y avait donc une soirée chez moi. Mais j’étais en retard puisque j’enregistrais « Billie Jean » ! Quand je suis enfin arrivé, les gens m’ont fait la remarque et j’ai dit : « Oui… mais je pense que je viens d’enregistrer l’un des plus grands morceaux de ma vie ! » Je sentais bien qu’il y avait quelque chose de spécial avec cette chanson : elle était tellement hypnotisante !… »

Il y avait les sentiments et le feeling mais tout cela était lié à ta technique et c’est pour cela que j’avais également apprécié ton témoignage au sujet du matériel utilisé pour ce hit légendaire :

« Comme je faisais des sessions, j’avais trois sets de batterie. Celui que j’ai utilisé sur cette session est au musée Rhythm Discovery d’Indianapolis : c’est un set Yamaha très particulier. J’avais deux kits faits avec du bois brésilien appelé Jacaranda, donc c’est une batterie entièrement en bois. J’avais quelques prototypes d’égaliseurs de batterie pour la caisse claire. Celle-ci était davantage un tambour de fanfare qui donnait ce son sourd au niveau de la peau de frappe. Pour le reste, c’était juste une batterie classique avec les cymbales Paiste que j’ai utilisées sur la plupart des partitions : les 602 et les 2000. Pour « Billie Jean », j’ai enlevé les toms et j’ai enregistré avec seulement la grosse caisse, les caisses claires et le charleston (ou hit-hats). Bruce Swedien m’a installé sur une estrade et a mis sur la grosse caisse une sorte de couverture-sourdine dans laquelle il a inséré le micro. Il amenait beaucoup de son équipement personnel en studio, tels que les micros, donc ceci faisait partie de son arsenal. Les parties de batterie ont donc été enregistrées sur une console 16 pistes ce qui fait qu’il y avait peut-être trois à cinq pistes de grosse caisse et autant de caisse claire. On pouvait donc entendre chaque piste séparément car Bruce utilisait différents micros et c’est ainsi qu’il obtenait ce son. Ensuite, il mélangeait tout ça avec le son de la boîte à rythmes avec laquelle je jouais tout du long également. »

Au final, le studio de Westlake aura donc été ton aire de jeu avec Michael Jackson, Quincy Jones et Bruce Swedien en 1982 et tu confirmeras cet état de fait cinq années plus tard lors de ta prestation sur le titre « I Just Can’t Stop Loving You » de l’album « Bad ». Il s’agit-là de la ballade emblématique de ce disque et tu as ainsi conjuré le sort de ne pas avoir oeuvré dans ce domaine lors des sessions de l’album précédent démontrant que ta technique est aussi efficace dans la finesse et la subtilité.

Il ne pouvait donc en être autrement que tu sois crédité dans la compilation de l’album « HIStory » et tu es justement le premier à t’illustrer lors de l’introduction de « Billie Jean ». C’est dans cette optique que je souhaitais avoir ta participation pour mon projet de livre « Let’s Make HIStory ». Cela me semblait comme un rêve de pouvoir respecter l’esprit original d’un album dans un livre et par ton accord tu as exaucé cette volonté. J’ai d’ailleurs souvent expliqué cette démarche dans ma promotion, tellement cet exemple à ton sujet est saisissant.

Il va donc de soi que je garderai toujours en souvenir nos mails pour mener à bien ce projet ainsi que cette conversation téléphonique. Comme convenu ce jour-là, Laetitia et moi t’appelions via ton compte Skype, mais sans réponse de ta part et ne voulant pas céder à la panique, nous prenions l’initiative de t’appeler directement sur ton téléphone. Et c’est ainsi que tu nous remercias de l’avoir fait car tu ne parvenais pas à te connecter. C’était pourtant bien à nous de le faire, car tu prenais déjà de ton temps entre deux cours à l’université où tu transmettais ta passion de la musique aux jeunes générations. J’ai découvert alors un homme plein de gentillesse et de bienveillance à la hauteur de son talent.

Une fois le projet finalisé, ce fut un honneur de t’envoyer le livre à ton domicile et de recevoir la photo où tu posais avec l’ouvrage. J’ai conscience que tout cela n’est qu’une goutte d’eau dans ta fabuleuse carrière, mais j’ai cette fierté d’avoir pu collaborer avec toi et toucher l’HIStoire du bout des doigts…

Repose en paix, l’artiste !