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Tom Bähler : le conteur musical

J’ai beau avoir conscience que cette catégorie « hommage » ne peut que s’agrandir au fil des années, ce n’est pas pour autant facile d’écrire ces lignes, surtout lorsqu’il s’agit de Tom Bähler. Voilà une personne qui a beaucoup compté dans mon parcours d’auteur. Dans cette passion pour Michael Jackson que j’ai souhaité partager via ses collaborateurs, il en aura été l’un des précurseurs tant son soutien m’a encouragé dans cette voie. C’est un nom que j’ai souvent lu dans les livrets d’album de Michael Jackson et il méritait totalement qu’on s’intéresse à son parcours.

Il faut dire qu’au moment de mon inscription sur Facebook en août 2009, ce musicien faisait partie des premières personnes à qui j’ai fait une demande de contact. Ce n’est pas que j’attendais grand-chose de ce type de sollicitations, à l’époque, mais elle faisait partie intégrante de cette phase de deuil après le décès du Roi de la Pop. Je me souviens alors de son premier commentaire sur une photo de Michael et Siedah Garrett sur une session de « I Just Can’t Stop Loving You », me disant qu’il les avait côtoyés chacun à leurs débuts. J’avais alors ressenti toute cette bienveillance et cette proximité accessible via les réseaux sociaux, et sans doute une forme d’encouragement à suivre cette voie de partage avec les collaborateurs de l’univers Jackson. Toutes ces réflexions et pensées à ce sujet ont continué de mûrir dans mon esprit jusqu’à me lancer dans des projets d’écriture quelques années plus tard. Dans ce parcours, j’avais commencé, en parallèle, à m’investir dans une web radio de l’époque, Michaelizer, et ainsi bouclé mon premier entretien avec Tom Bähler, au sujet du titre « Ease On Down The Road ». Il avait co-produit ce duo entre MJ et Diana Ross avec son ami Quincy Jones pour la bande originale du film The Wiz. De cette session, j’avais retenu l’anecdote de Diana mécontente de l’absence de Quincy, d’autant qu’elle ne connaissait pas son interlocuteur du jour. Le fait que le leader des Jacksons prenne sa défense en disant qu’il connaissait Bähler depuis des années et que tout irait bien, démontre ce respect et cette proximité avec ce dernier, surtout quand on connait l’affection que portait Michael à sa marraine de chez Motown. Il est vrai que c’est justement dans la maison de disques de Berry Gordy que Tom Bähler, avec son frère John, a commencé à collaborer avec le futur Roi de la Pop, en tant qu’arrangeur vocal au début des années 70. C’est sans doute le collaborateur à la plus grande longévité puisqu’elle continuera jusqu’aux années 2000, et on peut citer aisément ses travaux de chef de chorale sur des titres comme « The Lost Children » pour l’album Invincible et « People Of The World » que Jackson a offert au groupe japonais J-Friends.
Je ne pouvais qu’être admiratif de ce monsieur qui avait œuvré pour tant d’artistes dans un rôle de chanteur, d’arrangeur, de compositeur et de producteur depuis les années 60. Cette première expérience à le solliciter avait été encourageante et au moment de me lancer dans le projet Let’s Make HIStory, le fait que je puisse compter sur lui était le meilleur moyen de passer une étape primordiale : celle de le démarrer. Il faut dire qu’en tant qu’auteur de « She’s Out Of My Life », il apportait toute la crédibilité à ma démarche et aurait forcément beaucoup à partager sur ce classique de la discographie Jackson. Ce titre a été interprété sur scène de 1981 à 1993 sur les différentes tournées et la fille montant sur scène, tout comme précédemment la parodie d’Eddie Murphy, a contribué à sa légende. Cette composition totalement autobiographique devait être enregistrée par Frank Sinatra mais c’était sans compter sur cette proximité autant amicale que musicale entre Tom Bähler et Quincy Jones. Celle-ci avait également commencé dans les années 70, et après l’avoir sollicité pour une première rencontre, ayant décelé ses talents d’arrangeur, Q fut surpris de découvrir que Tommy était blanc ! Il en restera ce surnom de Nadinola, une crème censée éclaircir le teint mais l’essentiel est que lorsque vous obtenez un surnom par Quincy Jones, c’est qu’il vous offre totalement son affection et son amitié. Il y aurait eu pourtant de quoi être décontenancé à refuser cette opportunité avec Sinatra, d’autant que Quincy n’avait pas d’interprète à l’esprit pour cette chanson en 1977. Ce dernier ne restera pas longtemps dans l’expectative avec cette première collaboration avec Michael Jackson pour The Wiz qui les conduira à l’album Off The Wall l’année suivante. C’est ainsi que « She’s Out Of My Life » allait contribuer à amener l’enfant star des Jackson 5 à l’âge adulte. Michael appelait lui-même ce titre « le single », conscient de son potentiel et lié sans doute à son affection pour les ballades. Cet entretien avec Tom évoquait toutes les facettes du processus créatif, de son expérience personnelle jusqu’au moment où la chanson ne lui appartenait plus, en passant par ces sessions en studio avec tous les protagonistes de l’album. Je n’en oubliais pas pour autant de l’interroger au sujet de « Beat It » et de ce crédit dans le livret lié au Synclavier. Il ne faut pas oublier que cet instrument novateur de l’époque coûtait une fortune ! Pour Quincy, toujours pointilleux sur le budget et les coûts de production (au contraire de Michael Jackson, quelques années plus tard), cette nouvelle acquisition de Tom était une aubaine, et il pouvait ainsi l’amener pour cette session aux studios Westlake. Il faut dire que ce Nadinola avait suggéré à la société qui fabriquait le Synclavier d’envoyer le disque vinyle promotionnel à Michael Jackson pour qu’il découvre ses nouvelles sonorités. C’est ainsi que ce son de cloche a été ajouté pour l’introduction de « Beat It », non sans mal car l’oreille musicale parfaite de MJ voulait entendre exactement le même son, à la nuance près. Toutefois, l’implication de Tom Bähler ne s’est pas limitée à cette anecdote. C’est bien lui qui proposa à Q de convier le duo Anthony Marinelli/Brian Banks pour programmer des synthétiseurs et offrir de nouvelles sonorités au projet ambitieux qu’était Thriller à l’époque.

J’étais donc satisfait de ce nouvel échange avec Tom, d’autant qu’il m’avait permis également de rentrer en contact avec son frère John pour un nouvel entretien. Collaborateur de MJ également depuis les années Motown, sa participation à la chanson « Heal The World » collait parfaitement avec mon projet de livre et cette mise en connexion avec son frère développait ainsi notre relation.
Le livre était alors en préparation depuis l’automne 2014 et vous pouvez donc vous douter que je l’avais totalement à l’esprit à l’été 2015 durant mes vacances. Celles-ci furent dédiées à mon premier voyage sur le sol américain avec New York comme destination. Un concert de Toto m’avait encouragé en ce sens, même si je savais également que Tom Bähler vivait là-bas en cette période.  Une fois arrivés chez l’Oncle Sam, je me permets de lui signaler notre présence et il nous convie pour un déjeuner au restaurant le lendemain. Il s’en suivra une ballade à Central Park et une visite de son appartement dans lequel il nous jouera et chantera quelques-unes de ses compositions. Je ne pouvais rêver un meilleur démarrage pour ce premier séjour aux USA. Dans ce climat serein et bienveillant, galvanisé par ce soutien (et d’autres qui prennent alors forme), je prends conscience que je vais aller au bout de mon projet et qu’il ne peut en être désormais autrement. Ce sera chose faite l’année suivante, à la fin de l’été 2016.

Pour mon projet de livre suivant, le fait qu’il soit dédié à Blood On The Dance Floor aurait pu m’encourager à ne pas en parler à Tom puisqu’il n’est pas crédité sur ce disque. C’était pour moi tout bonnement impossible tant il est une figure rassurante et également talentueuse en tant qu’auteur. Pour me lancer à nouveau dans un projet, j’appréciais le fait qu’il me partage son expérience et lui proposer de rédiger la préface me parut alors comme une évidence. Il accepta bien gentiment, prenant le temps de bien suivre l’avancée du livre, jusqu’à m’aiguiller sur un correcteur pour la version anglaise. Durant nos échanges, la possibilité de se revoir fut envisagée. Il m’est arrivé d’évoquer le fait que Quincy Jones était présent chaque année au festival de Montreux en Suisse. Le cadre me paraissait idéal pour des retrouvailles et ce fut chose faite en juillet 2019. Il n’avait même pas prévenu Quincy de sa venue, prenant lui-même son billet de concert. Il était d’une telle humilité qu’il ne songeait même pas à demander une invitation, alors qu’elle aurait été totalement légitime. Mais quand j’ai vu passer la set-list des chansons deux ou trois jours avant le concert, je me suis aperçu que « She’s Out Of My Life » n’y figurait pas alors qu’elle était bien présente à Londres le mois précédent. Je me suis donc permis d’envoyer un mail à Quincy Jones Productions pour dire que son compositeur serait présent. Je ne sais pas si mon geste a été utile mais lorsque j’ai vu que le chanteur britannique Daley avait fait le déplacement spécialement pour interpréter ce hit, j’étais rassuré que Tom assiste à tout cela. Ce jour-là fut mémorable, et après avoir déjeuné, nous sommes allés prendre des photos devant le mur des Moutains Studios de Queen, là où Michael était venu travailler sur Blood On The Dance Floor. Nous n’aurions pas pu être plus en phase avec mon projet actuel, sur les pas du Roi de la Pop. Il s’en est suivi une visite de ce studio devenu un musée dédié à Freddie Mercury et ses camarades, avant de se retrouver à l’issue du concert de Quincy Jones à l’auditorium Stravinski avec de nombreux titres de la trilogie avec Michael Jackson au programme. Après le concert, Tom voulait retrouver Quincy. Il était donc temps de le guider jusqu’au hall du Fairmont Palace, là où il venait chaque année, pour l’attendre tranquillement. Je n’ai jamais oublié cet instant où leurs regards se sont croisés : le temps s’est figé et j’ai eu le sentiment d’être un témoin privilégié de ces retrouvailles entre deux grands messieurs. Je n’ai même pas osé m’approcher pour demander une signature ou une photo à Quincy Jones, je ne voulais pas interférer dans ce moment qui n’appartenait qu’à eux. Le Covid est arrivé l’année suivante et son plus bel ambassadeur n’a jamais pu revenir à ce festival. Je ne le savais pas mais c’était l’année ou jamais, et Tom m’a parfois rappelé combien il avait été heureux d’être venu cette année-là, d’autant que ça n’aurait plus été possible ensuite.

Il suivait toujours ce que je faisais. Pour la venue de Steve Porcaro au MJ MusicDay, il m’avait mis en relation avec John Bettis, le parolier de « Human Nature », sans que je le lui demande. Ils avaient travaillé ensemble pour The Carpenters  et on a parfois cru, à tort, que Tom avait écrit « She’s Out Of My Life » pour Karen Carpenter, l’une de ses amours passées. C’est à peu près au même moment que je l’ai à nouveau sollicité pour un entretien. Il faut dire qu’il était l’un des témoins idéal pour évoquer ces années 80 et cette relation entre Michael et Quincy, dont il avait été l’un des protagonistes. C’était ce que je lui avais proposé d’aborder pour ce nouveau livre From Thriller To Bad. Cependant, je me devais de lui demander de me narrer ses souvenirs liés à « We Are The World ». En effet, en tant que producteur associé, il avait eu à choisir l’ordre et les différentes voix qui allaient chanter sur cette chanson caritative. Il avait à la même période participé au documentaire The Greatest Night Of Pop pour Netflix, et j’étais ravi que le plus grand nombre puisse boire ses paroles à ce sujet. J’avais ressenti la même chose lorsqu’il avait participé au documentaire Michael Jackson’s journey from Motown to Off The Wall de Spike Lee en 2016.

Nous nous sommes revus une troisième fois à l’automne 2024 lors d’un voyage en Californie. Il était prévu de se voir chez lui à Santa Ynez, mais il était en déplacement à Los Angeles. Il avait participé à une conférence, avec quelques autres collaborateurs, sur son travail avec Quincy Jones. Nous venions d’arriver et c’est lui que j’ai vu en premier, comme une sorte de coutume. Cette dernière rencontre aura eu lieu quelques jours avant la mort de Quincy, un moment où on espère alors que les prochaines disparitions auront lieu le plus tard possible.

J’ai souvent assimilé Tom à un conteur avec beaucoup d’esprit et de clairvoyance. Je n’avais pas besoin de le mitrailler avec un grand nombre de questions, je savais qu’il aurait toujours le temps pour une réflexion et une analyse poussée. Outre ses talents de musicien, j’aimerais ajouter ceux d’écrivain car j’ai lu ses deux livres : What You Want Wants You et Anything is Possible. Voilà pourquoi je ressentais le besoin d’avoir son ressenti pour chaque nouveau projet qui germait dans mon esprit. « Si tu veux faire quelque chose alors il le faut le faire », ce sont des mots que je n’oublierai jamais. A l’heure d’aujourd’hui, il restera dans mes pensées et je prendrai le temps de découvrir d’autres travaux de sa riche discographie, non sans quelques musiques de films ou pour la télévision. Il faut toujours faire les choses avec le cœur, disait-il, et il avait tellement raison.

Entrevue avec Tom Bähler (2014)